Le charme discret (mais puissant) des chaussures tabi

Il y a des pièces qui traversent les siècles sans prendre une ride. D’autres qui, à force d’être marginales, finissent par devenir cultes. Et puis il y a les tabi : ces drôles de chaussures à l’orteil fendu, issues du Japon ancestral, catapultées sous les projecteurs de la mode internationale. Sandales d’ouvriers un jour, symbole d’avant-garde le lendemain. Intriguant, non ?

Si tu es du genre à chercher la pièce qui en dit plus sur toi que ton CV LinkedIn, les tabi sont peut-être ce que tu attendais sans le savoir. Car ces chaussures ne se contentent pas de chausser ton pied : elles racontent une histoire, provoquent une réaction, et, parfois, amorcent une conversation. Rien que pour ça, elles méritent qu’on s’y attarde.

Petit voyage dans le temps (et au Japon)

Commençons par le début. Les tabi naissent au XVe siècle au Japon. À l’origine, ce sont des chaussettes en coton, séparées entre le gros orteil et les autres, portées à l’intérieur des sandales traditionnelles « zori » ou « geta ». Pratiques pour maintenir le pied bien en place.

La version « chaussure » des tabi, appelée « jika-tabi », voit le jour au début du XXe siècle. Créée par l’entreprise Marugo (oui, elle existe toujours), cette version renforcée vise les ouvriers, paysans et artisans qui ont besoin de chaussures solides, souples… et adaptées à une vie bien souvent passée debout, dehors, les mains et les pieds dans le cambouis. Bref, aucune ambition fashion à l’horizon. Du moins, pas encore.

Mais à l’instar du kimono revisité, ou du sabre japonais devenu objet de collection, la tabi fascinera peu à peu bien au-delà de son archipel d’origine.

Margiela, la rupture esthétique

Il faut attendre 1988 pour que la tabi prenne un virage mode absolument décisif. Cette année-là, le très énigmatique Martin Margiela (qui n’a jamais fait les choses comme tout le monde) présente sa première collection. Devinez ce que portaient les mannequins sur le podium ? Des tabi version talons… blanches, iconiques, quasi surnaturelles.

Inspirée directement des modèles japonais, sa création devient rapidement l’un des symboles de la Maison Maison Margiela. Une fente, une silhouette clivée, un design aussi poétique que dérangeant. Certains crient au génie, d’autres à la monstruosité. Mais l’essentiel est là : la tabi est entrée en haute couture. Et elle ne compte plus en sortir.

Pourquoi ça fonctionne (et même très bien)

Tu te demandes sûrement : mais pourquoi un homme, aujourd’hui, en 2024, porterait-il une paire de chaussures à orteils séparés ? Bonne question. Voici quelques réponses.

  • Pour affirmer un style décalé mais réfléchi : tu ne suis pas les tendances, tu les devances. La tabi, c’est la touche qui intrigue. Pas tape-à-l’œil, juste assez étrange pour susciter l’intérêt.
  • Parce que c’est ultra confortable : les marques qui reprennent le design tabi misent souvent sur des semelles souples, un maintien du pied renforcé et une agilité qu’on ne soupçonne pas. L’artisanat japonais, ça ne rigole pas avec la ergonomie du pied.
  • Pour l’âme : porter des tabi, c’est dire au monde que tu t’intéresses à la culture, que la mode pour toi, ce n’est pas qu’un logo bien placé mais un héritage à honorer avec audace.

Tabi version urbaine : les marques à suivre

Si Margiela reste l’ambassadeur fashion incontesté, d’autres labels (et pas des moindres) se sont lancés dans l’aventure tabi. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat vaut le coup d’œil.

  • Suicoke : connue pour ses sandales techniques et minimalistes, la marque japonaise propose parfois des modèles fusion entre sandale et botte tabi. Un jeu de contrastes intéressant entre tradition et techwear.
  • Solovair : la marque britannique s’est amusée à proposer une derby à bout fendu, revisitant l’ADN des tabi dans un style plus punk et citadin.
  • Nike : le géant du sport s’est lui aussi inspiré de la séparation orteil/gros orteil dans certains modèles (notamment les Nike Air Rift). Preuve que la tabi a définitivement cassé les frontières.
  • Marugo : la marque originelle propose encore aujourd’hui des tabis modernisées, à des prix bien plus doux. Idéal pour tester la bête sans exploser ton budget sneakers.

Et si tu veux aller plus loin, tu peux même trouver des artisans japonais qui réalisent des paires totalement à la main, sur mesure. Là, on entre dans le graal.

Comment les porter sans s’embrouiller avec son miroir

On va être honnête : la première fois que tu enfiles une paire de tabi, tu n’es pas sûr de ce que tu vois. C’est comme se voir dans un miroir légèrement déformant. Mais c’est justement là que le vrai style commence : quand tu apprivoises la différence.

Pour ne pas te planter (et éviter les commentaires façon ninja), voici quelques pistes :

  • Minimalisme avant tout : une paire noire ou beige, portée avec un pantalon à pinces légèrement court, un tee-shirt blanc épais et une veste bien coupée. Simple, mais efficace.
  • Oversize maîtrisé : les tabi se marient très bien avec une esthétique loose, façon streetwear champs-elysées. Cargo ample, hoodie texturé, veste matelassée style japonais… Là, tu racontes une vraie histoire.
  • Pied nu ou chaussette ? Traditionnellement, on les porte avec des chaussettes spéciales appelées « tabi socks » (oui, elles ont un espace pour le gros orteil). Tu peux en trouver chez Uniqlo, entre autres.

L’essentiel est de jouer la carte de la cohérence. Une paire trop pointue avec un look trop classique crée un décalage bancal. Mais si ton look est pensé jusqu’au détail, la tabi devient une extension naturelle de ton identité.

L’étoffe du samouraï moderne

Finalement, choisir de porter des tabi aujourd’hui, c’est plus qu’un choix stylistique. C’est une déclaration d’intention. C’est dire : « Oui, je m’intéresse à l’histoire. Non, je n’ai pas peur de sortir des sentiers battus. Et au passage, je sais que l’élégance n’est pas qu’une affaire de cuir italien bien lustré. »

Dans un monde saturé de looks copiés-collés sur Instagram, il faut parfois du cran pour sortir du rang, mais aussi de la subtilité pour le faire avec grâce. Les tabi t’offrent exactement ce terrain de jeu : entre étrangeté, beauté et symbolisme.

Alors, est-ce que tout le monde est prêt pour la fente iconique ? Peut-être pas. Mais toi, lecteur de Terra Homme, tu n’as jamais eu peur d’un peu d’audace, non ?

Et qui sait… Peut-être que tes prochaines chaussures ne cacheront pas ton gros orteil. Au contraire, elles le mettront à l’honneur.

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